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12. Les faits divers

Quelle place accorder aux « chiens écrasés »? La question fait souvent débat. Elle oppose, en général, presse de masse et presse d’élites. La réponse va pourtant de soi: les faits divers font partie de la vie quotidienne. Ils sont aussi naturels que les faits politiques, économiques, sociaux ou culturels. Un « diseur de vérités » ne peut ignorer leur réalité. Mais ce sont des faits producteurs de réactions épidermiques. La vraie question est de savoir comment les traiter.

Le fait divers, c’est la société humaine à l’état brut.

Un fait divers, c’est fait de chair, de sang, de larmes, de douleurs. C’est toujours un choc émotionnel. Son traitement réclame encore plus de recul que celui des autres faits.

La moindre inexactitude peut avoir des conséquences graves pour les gens concernés.

  • Identifier les sources fiables : policiers, gendarmerie, sapeurs pompiers, secouristes, ambulanciers, personnels hospitaliers.
  • Convenir d’un rendez-vous quotidien avec les plus disponibles d’entre elles.
  • Recouper les informations obtenues d’une source auprès d’une seconde source.
  • Solliciter l’avis des éventuels témoins.
  • S’en tenir à l’exposé des faits établis.
  • S’abstenir de tout parti-pris sur les responsabilités en cause.
  • Garder ses distances vis-à-vis des procès-verbaux officiels. On n’écrit pas, même si c’est écrit sur un procès-verbal : « Une voiture a brûlé un feu rouge et écrasé un piéton. » On écrit, en utilisant le conditionnel et quelques précautions de style: « Un piéton a été percuté et tué par une voiture qui, selon les constatations de la police et des témoignages recueillis, aurait brûlé un feu rouge… »

Le fait divers, c’est du « vécu » pour tout le monde.

Un fait divers, c’est un évènement soudain au carrefour de toutes les proximités: proximité géographique, temporelle, affective. Il touche tout le monde parce qu’il peut se produire n’importe où, n’importe comment, concerner n’importe qui. Son traitement doit tenir compte de sa force d’ impact.

Il faut respecter la vie privée et la dignité des gens.

Le respect du droit de l’individu à la vie privée et à la dignité fait partie des normes professionnelles du journaliste. Il oblige le journaliste à faire preuve de retenue dans le traitement des faits divers impliquant les gens ordinaires et à faire la part des choses entre le droit à l’information du public et le droit de l’individu à la vie privée quand les faits divers impliquent des personnages publics.

7 impératifs

  1. Préserver l’identité des personnes privées impliquées dans un fait divers. Une simple homonymie, une indiscrétion involontaire, la divulgation d’un détail peuvent provoquer un drame. Le simple fait d’être cité publiquement dans le contexte d’une enquête de police ou de justice peut constituer une atteinte grave et durable.
  2.  Occulter les numéros des plaques d’immatriculation des voitures impliquées dans un accident de la route.
  3.  S’abstenir d’exposer tout ce qui relève de la vie intime, en particulier quand il s’agit de suicides.
  4.  S’abstenir de donner des détails sur les crimes sexuels pour ne pas contribuer au voyeurisme.
  5.  S’abstenir de personnaliser les réponses aux « qui? quoi? Comment? »…
  6.  S’interdire toute connotation. Les connotations dénaturent les faits. On n’écrira pas: « Un chauffard de type africain… » ou « Un chauffard de type européen… ». On écrira: « Un chauffard… » tout court, parce que ni le « type », ni les apparences, ni les origines d’un conducteur de voiture ne déterminent son comportement au volant.
  7.  Respecter la présomption d’innocence. Qu’il s’agisse d’une personne privée ou publique, toute personne impliquée a le droit à la protection de son honneur et de sa personnalité même si elle est considérée comme suspecte par une autorité habilitée à la juger.

Plus l’émotion est forte plus l’écriture doit être neutre

Qu’il s’agisse de catastrophes naturelles ou de crimes les faits divers provoquent des émotions qu’il n’est pas nécessaire d’amplifier par des effets d’écriture. Le traitement des faits divers impose la sobriété. Les épithètes (« fatal », «tragique », « épouvantable », « horrible »… ) sont à proscrire.

A sujets délicats, mots justes

L’ impartialité de l’écriture passe par l’emploi des mots appropriés aux situations exactes. Tous les « assassinats » sont des « meurtres » mais tous les « meurtres » ne sont pas des « assassinats ». Un assassinat est un meurtre avec préméditation.

Un « homicide » est le fait de tuer un homme, mais un « homicide » peut être « volontaire » ou « involontaire ». Un « témoin » n’est pas un « accusé ». Un « suspect » n’est pas un « coupable ». Un « coupable désigné » n’est pas un « jugé coupable». Le traitement des faits divers impose au journaliste professionnel le devoir de s’initier au langage de la justice pour employer les mots justes quand il traite de sujets à propos desquels le moindre mot inapproprié peut provoquer des dégâts irréversibles.

Les « faits de société »

Le traitement des faits divers touche aux valeurs profondes de la vie des gens: l’amour, la haine, l’amitié, la trahison, la confiance, la défiance… Ils sont à la fois le reflet et miroir de choses universelles. Certains faits divers ont ainsi une portée sociologique qui les faits sortir du lot commun. Ils deviennent des « faits de société ». Une mère de famille privée de ressources qui vole de la nourriture dans un supermarché pour faire manger ses enfants, c’est plus qu’un vol à l’étalage, c’est un état actualisé de la condition humaine. Un jeune chômeur qui s’immole en Afrique, c’est peut-être l’annonce d’une prochaine révolution… En devenant fait de société le fait divers entre dans le champ journalistique du reportage ou de l’enquête.

Mais gare au piège: ne pas confondre le traitement du significatif et l’exploitation du sensationnel ! Plus le fait est chaud plus le journaliste doit rester froid.