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16. Généralistes et experts

Le journaliste est, par fonction, un généraliste. L’actualité, par nature, l’oblige à se mêler de tout. Passant d’un sujet à l’autre, il court le risque de parler de tout à tort et à travers. Il lui est d’ailleurs souvent reproché de parler de tout pour ne rien dire. Mais le généraliste n’est pas condamné à être ignorant et superficiel. Les meilleurs experts ne sont que des généralistes extrêmement consciencieux.

Cultiver la polyvalence

Le journalisme est, par définition, tout terrain. Il ne choisit pas son champ d’intervention, c’est l’actualité qui le lui impose. Le journaliste a donc vocation à pratiquer tous azimuts. Sa compétence doit s’exprimer partout de la même façon: dans les petits espaces comme dans les grands. En journalisme, comme en médecine, le bon généraliste traite les petits sujets aussi attentivement que les grands. Que l’on soit localier ou grand reporter le journalisme requiert modestie et disponibilité.

C’est une question d’état d’esprit à entretenir :

* Traiter le fait le plus banal comme un fait exceptionnel: avec la même rigueur.

* Traiter la nouvelle ordinaire comme une nouvelle d’importance : avec la même précision.

* Préparer un micro-trottoir comme une grande interview : avec un « Guide d’entretien ».

* Aborder n’importe quel compte-rendu comme une belle histoire à raconter.

* Voir sous la moindre figure rencontrée la possibilité d’un beau portrait.

* Voir sous la moindre anecdote rapportée l’opportunité d’un reportage unique.

* S’interroger au moindre incident surprenant: y a-t-il là-dessous matière à enquête?

* Hiérarchiser les informations locales aussi méticuleusement que les informations nationales: en s’appropriant le soin de leur traitement. Ce qui se passe dans ma cage d’escalier est plus important que ce qui se passe dans le quartier. Ce qui se passe dans mon quartier est plus important que ce qui se passe dans l’arrondissement. Ce qui se passe dans mon arrondissement est plus important que ce qui se passe dans la ville. Ce qui se passe dans ma ville est plus important que ce qui se passe dans le département. Ce qui se passe dans mon département est plus important que ce qui se passe dans la région, etc…

C’est une question de réflexes à conditionner :

* L’actualité ronronne ? Je suis réactif ! Je développe l’inter-activité en sollicitant les lecteurs dont le courrier et les avis constituent une mine d’or quand je suis en manque de sujets. Il me suffit d’anticiper sur l’actualité prévisible pour bâtir un dossier avec l’apport de quelques lecteurs intéressés par le sujet.

* L’actualité somnole ? Je suis créatif ! Je trouve des angles inattendus pour le traitement des sujets habituels. Il me suffit d’être à l’affût de tout ce qui est insolite et de choisir un genre surprenant pour le traitement d’un sujet banal.

* L’actualité ennuie ? Je suis roboratif ! Je déniche des témoignages forts pour illustrer des sujets éculés. Il me suffit d’enrichir chaque jour mon carnet d’adresses avec les coordonnées de nouvelles sources potentielles pour devenir capable de traiter très vite, mais très sérieusement, n’importe quel sujet.

* L’actualité ne m’inspire pas ? Je soigne mon style ! Je construis une jolie brève, faite d’une seule phrase soigneusement rythmée, à partir d’une dépêche d’agence anodine. Par exemple : «Le tribunal de Rome a jugé abusif le licenciement par César d’un légionnaire de base, employé au mess des officiers, qui avait détourné, au profit de son chien gaulois, trois rondelles de saucisson de sanglier breton laissées par un centurion au bord de son assiette… ». Je peux même, sur ce modèle, créer une nouvelle rubrique quotidienne composée de brèves « souriantes » …

Rechercher l’excellence

La spécialisation s’acquiert par la force des choses journalistiques. On ne peut traiter complètement certains sujets si l’on ne possède pas les connaissances requises pour les approfondir. On ne peut expliquer clairement une enquête de police si l’on ne connaît pas les procédures judiciaires. On ne peut analyser correctement la situation financière d’une entreprise si l’on ne connaît pas la différence entre un chiffre d’affaires et un compte d’exploitation. On ne peut critiquer judicieusement une oeuvre d’art si l’on ne possède aucune référence artistique.

C’est une question d’investissement personnel.

Les meilleurs journaux sont ceux dont les journalistes font autorité par la pertinence de leurs écrits sur tous les sujets : les sujets plus complexes (éducation, justice, police, sciences, santé, culture, religions, affaires militaires, etc.) et les sujets plus ordinaires (politique intérieure, politique étrangère, économie, social, sports, etc.).

Chaque généraliste est capable de devenir un expert dans n’importe quelle rubrique à condition de le vouloir et de s’imposer le travail supplémentaire nécessaire. Il n’est pas besoin de retourner à l’école, il suffit de s’imposer une démarche autodidacte.

* Se fixer comme objectif personnel de devenir le meilleur des professionnels dans la rubrique qu’on a choisie ou que l’organisation du travail collectif a imposée.

* S’astreindre à un temps d’apprentissage en sollicitant les conseils de quelques aînés dans la profession.

* Lire tout ce qui se dit et s’écrit sur le sujet, en particulier tout ce que publient les autres journaux.

* S’instruire, comme à l’école, en réunissant tous les outils indispensables à la maîtrise du sujet: textes de lois, règlements officiels, codes professionnels, etc.

* Se constituer un réseau de sources personnelles dans le milieu professionnel concerné pour faire valider sa compréhension des choses en cas de doute.

* Etre physiquement présent, le plus souvent possible, quitte à perdre un peu de temps, sur les lieux (congrès, assemblées, réunions…) où les experts professionnels débattent entre eux.

* Rédiger en évitant le jargon des experts pour être bien compris du grand public mais en évitant aussi les approximations pour être apprécié des connaisseurs.

Les équipes rédactionnelles les plus performantes sont celles qui institutionnalisent et organisent la collaboration des polyvalents et des rubricards.