Presse // 19. La relecture

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Se relire, quand on écrit, c’est une précaution. Quand on est journaliste, cela devient un devoir. Mais il ne suffit pas de relire soi-même ce qu’on écrit pour garantir au lecteur que le texte qu’il lira dans le journal sera irréprochable. Chaque auteur a ses manies, ses tics d’écriture, ses faiblesses. Le journalisme professionnel considère la double relecture comme une discipline impérative.

La double relecture est un obligation vertueuse :
aucun texte ne doit paraître avant d’avoir été relu et, au besoin, corrigé par quelqu’un d’autre que son auteur.

Les correcteurs professionnels sont en voie de disparition. C’est regrettable parce qu’aucun logiciel de correction ne remplacera jamais le regard d’un prote, comme on appelait naguère le correcteur en chef. Il appartient aujourd’hui aux équipes rédactionnelles d’organiser elles-mêmes la relecture et la correction des textes avant parution. Il n’y a aucune exception à la règle: quel que soit son auteur – un stagiaire ou le directeur du journal – aucun article n’obtient le droit d’être publié avant d’avoir été soumis à une relecture critique.

L’organisation d’une chaîne de production attentive à la qualité des écrits publiés prévoit deux niveaux de relecture : au départ, là où l’article est rédigé (la rubrique ou le service) et à l’arrivée, là où l’article est validé avant d’être mis en page (la rédaction en chef ou le secrétariat de rédaction). Le schéma le plus cohérent est celui qui organise le partage de la relecture des textes entre les chefs de service et leurs adjoints.

La relecture est l’ultime valeur ajoutée.

La relecture corrige les fautes d’orthographe et les fautes de syntaxe, remédie aux confusions et aux pléonasmes, redresse les maladresses, harmonise l’emploi des majuscules, etc. Exemples: « César résout (avec un « » et non un « d ») ses problèmes financiers pendant que Britanix pallie le manque de thé ( et non pallie au…) en buvant de la bière. César est censé (supposé) vaincre Britanix mais celui-ci est trop sensé pour répéter les erreurs de Vercingétorix (répéter tout court car « répéter de nouveau » serait un pléonasme).Ce n’est pas la première fois que le chef des Bretons a affaire à un envahisseur ( et non « a à faire à »…). Quant à Cicéron, s’il est sénateur de Rome il n’est pas sénateur-maire car le mandat électif de sénateur-maire n’existe pas, pas plus que celui de député-maire… On est maire d’une ville et sénateur ou député d’une circonscription territoriale, aucun trait d’union n’est donc justifiable en l’occurrence (avec deux « » et deux « »!).

La relecture embellit les textes en redressant les phrases bancales, en appliquant à bon escient les règles de la ponctuation, en faisant la chasse aux clichés, en effaçant les tics d’écriture. Cessons, par exemple, de « tirer un trait », de « tourner la page », d’avoir « le coeur sur la main » ou de pratiquer « la politique de l’autruche » ! Cessons aussi d’abuser des parenthèses ou des points d’exclamation ! Quant aux points de suspension, il n’y en a jamais que trois…

La relecture bonifie les textes en supprimant lourdeurs et répétitions, en remplaçant les mots inappropriés par les mots justes, en préférant les mots riches aux mots pauvres, en puisant dans les trésors de la langue pour métamorphoser l’écriture stéréotypée en belle écriture. Exemples: une « bétonneuse » n’est pas une « bétonnière », un « prodige » n’est pas forcément « prodigue », il peut y avoir « inclination » sans « inclinaison », mais « démystifier » n’est pas « démythifier », « dessein » n’est pas « dessin », « exaucer » n’est pas « exhausser ». En revanche, c’est sûr, « bouteur » est plus joli que « bulldozer », « cédérom » plus fin que CD-ROM, « courriel » plus aérien que « mail », « mercatique » plus élégant que « marketing », « supporteur » moins banal que « supporter »…

Conclusion : le dictionnaire est le livre de chevet du journaliste. L’obligation de la double relecture impose aux rédacteurs l’utilisation quotidienne des dictionnaires.

Toute équipe rédactionnelle doit avoir à sa disposition permanente un Dictionnaire des noms communs, un Dictionnaire des noms propres, un Dictionnaire des citations, un Dictionnaire des synonymes et un manuel scolaire sur les difficultés de la grammaire et de la syntaxe. En ce qui concerne l’usage du français la Délégation générale de la langue française dispose d’un site internet abondant en indications sur les vocabulaires employés dans les activités particulières.
Les auteurs font toujours leur profit professionnel des retouches de forme. Ils acceptent volontiers les interventions correctrices. Les retoucheurs doivent toutefois prendre la précaution de tenir compte de la susceptibilité, ou de la vanité, des auteurs: les remarques sur les fautes commises se font sur le ton de la courtoisie, et non de la moquerie, et elles se font en privé, en tête-à-tête, ou sous forme de courrier personnel du genre humoristique: « Si tu continues à confondre le pluriel du mot « cheval » avec celui du mot « veau » tu vas avoir des problèmes de selle… »

Relire ne signifie pas dénaturer.

Il arrive, bien sûr – au-delà des questions de forme – que la relecture d’un texte soulève chez le relecteur ou la relectrice des questions de fond. La faiblesse d’un témoignage ou d’un argument peut conduire un chef de service ou un rédacteur en chef à douter du bien-fondé d’une analyse ou d’une interprétation. Il en résulte alors une situation dont le traitement demande du doigté car la relecture respecte la production de l’auteur. Les retouches opérées pour améliorer un texte ne trahissent jamais ni le sens du texte ni le style de l’auteur. Le journalisme étant un travail d’équipe, les coupes et les réécritures sont discutées et concertées. Elles interviennent d’un commun accord entre les auteurs et leurs hiérarques.
Quand chacun est de bonne foi les ajustements se font en douceur. Les actes d’autorité sont, en la matière, contre-productifs.

La valeur ajoutée de la relecture est une valeur en perpétuelle évolution.

Toutes les langues vivantes évoluent. Depuis vingt ans, la langue française a été époussetée plusieurs fois, en particulier par l’ Académie française, sans que les professionnels de l’information en aient été informés ou aient intégré dans leurs normes les rectifications intervenues. Profitez-en : n’hésitez plus à écrire que César n’est qu’un « cleptomane », un « croquemitaine » de « bassecour » qui sème la « pagaille » et que vous n’avez plus l’intention de « fayoter », ni de tomber dans ses « chaussetrappes », et « cetera »… A la moindre objection sur votre orthographe cela vous donnera le plaisir de faire remarquer que, de nos jours, on a même le droit d’écrire « imbécilité » avec un seul « l », comme « imbécile »…

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