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06. Les commentaires

Le journaliste n’est pas un être désincarné. Son caractère, sa sensibilité, son éducation, ses sentiments, ses croyances, ses convictions influent sur le regard qu’il porte sur les faits. Même lorsqu’il prend toutes les distances nécessaires. Le meilleur moyen de prouver son honnêteté intellectuelle à ses lecteurs est de s’interdire toute confusion des genres: ne jamais mélanger, dans son travail d’informateur, les faits et les commentaires.

Proscrire les commentaires camouflés

Les récits les plus factuels ne sont pas à l’abri du mélange des genres. Il suffit d’un nom, d’un verbe, d’un adjectif, utilisé de propos délibéré, ou sans réflexion, au fil d’une narration, pour orienter le jugement du lecteur vers une interprétation particulière.

Ecrire «Le général César …» ou «L’activiste César…» ne dit pas la même chose. Dire que César est général, c’est énoncer un fait objectif. Le taxer d’activisme, c’est formuler un jugement en mélangeant information et commentaire. Ecrire que César débarque en Grande-Bretagne pour la «civiliser», c’est le rendre sympathique ; écrire qu’il débarque en Grande-Bretagne pour l’ «occuper», c’est le rendre antipathique. Présenter les Bretons comme des «barbares», c’est épouser le point de vue de César; les présenter comme des «résistants», c’est prendre leur parti.

Le choix des mots n’est pas neutre.

Dans une narration, utiliser chaque fois le mot le plus juste. Le mot juste, c’est le mot sans arrière-pensée.

Différencier les commentaires assumés

Le journaliste digne de ce nom milite pour la liberté d’expression. Il la revendique pour les autres, il est donc naturel qu’il soit le premier à la pratiquer. Le lecteur d’un journal, pour sa part, est en droit d’attendre que l’observateur professionnel qui l’informe lui fasse loyalement partager son point de vue personnel sur l’actualité. Le commentaire est un genre journalistique naturel. Mais si le journaliste défend des valeurs, il n’est pas un militant au sens politique du terme. Il n’y a qu’une seule bonne façon de garantir au lecteur l’honnêteté du traitement des «nouvelles» : séparer le traitement des faits et l’expression du commentaire. Les séparer dans la page. Physiquement : rédiger deux articles, l’un consacré aux faits, l’autre les commentant. Visuellement : utiliser pour les deux articles des polices et des forces de caractères typographiques différents. Souligner la différence dans la mise en page: d’abord les faits, ensuite le commentaire ; le titre principal pour les faits, un titre annexe pour le commentaire.

La forme du commentaire n’est pas neutre

Le commentaire, c’est de la dissertation par rapport à la narration des faits. Mais toutes les dissertations n’ont pas la même portée. Il en va de même pour les commentaires : il y a des commentaires compréhensifs et d’autres critiques.

Les trois formes de commentaires

Le billet, par son format court, favorise, dans le commentaire, le recours à l’humour, souriant ou féroce. Plus le commentaire est bref, plus son impact est fort : «Jules César, débarquant en Grande-Bretagne, a dit : «Je ne suis pas Zorro…». En effet, il s’y comporte comme Attila !… ».

L’éditorial, par son format plus long, favorise deux autres formes de commentaire: il propose aux lecteurs un argumentaire ou un jugement.

L’éditorial analytique est un article très structuré, son accroche est vive, sa chute accablante : «Jules César fait trois erreurs en débarquant en Grande-Bretagne. Primo, il sous-estime les effets du thé anglais sur le moral de ses troupes. Secundo, il commet un péché d’orgueil : les Anglais ne sont les Gaulois. Tertio, il prend un énorme risque de politique intérieure: en franchissant la Manche sans l’autorisation du Sénat il justifie les critiques de ceux qui, à Rome, l’accusent de singer Alexandre le Grand (…) Il finira assassiné!»

L’éditorial émotionnel laisse s’épancher les sentiments. Il assène plus qu’il argumente : «Jules César n’est qu’un Vandale!… Aux armes citoyens!»

L’éditorial engage son auteur et le journal

L’éditorial porte toujours, en tête ou en pied, la signature de son auteur par devoir de transparence et respect du lecteur. Son contenu engage, directement, la responsabilité de son auteur et, indirectement, la direction du journal qui prend la responsabilité de le publier.

Si à l’intérieur d’une même équipe rédactionnelle, à propos d’un commentaire, deux points de vue éditorialistes s’opposent de façon inconciliable, rien n’interdit de publier, en parallèle, deux éditos soutenant deux points de vue opposés. Le lecteur appréciera.

Un éditorial non signé exprime toujours la position du journal qui le publie et engage donc la responsabilité de sa direction.